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Dans le présent, Kaito est journaliste pour un magasine nationaliste qui passe son temps libre à suivre Kuniko, son ex-petite-amie devenue romancière à succès, et à assouvir ses délires sexuels avec Yumi, une prostituée. Dans le futur, Nagisa est un informaticien qui se voit confier pour mission de contrer un virus qui sévit dans Level4, un jeu qui brouille la perception entre réalité et virtuel.
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Colonel Panics est l’archétype du métrage méconnu qui laissera plus d’un spectateur dubitatif tant il est déconcertant et étrange à bien des niveaux. Étrange dans sa narration, mélangeant passé et présent et utilisant des acteurs communs pour ses 2 arcs temporels. Étrange également dans les thèmes qu’il balaye et les genres qu’il aborde, le film est un véritable melting pot d’influences, mixant thriller et science-fiction, baignant dans une ambiance cyberpunk. Étrange enfin jusque dans sa genèse : production nippo-australienne tournée au Japon, réalisée par le coréen Cho Jinseok, qui signe son premier film dont il est également le scénariste.

En résulte une oeuvre à l’histoire passablement complexe, qui ne prendra pas son public par la main. Un métrage ambitieux et osé, voir même subversif, mais pour le moins abstrus dans son déroulé.

Reposant sur une dichotomie entre passé et présent, Cho Jinseok se plait à faire de Colonel Panics une succession d’allers-retours entre 2 temporalités : celle de Kaito et celle Nagisa. D’un coté, un présent à l’atmosphère pesante, sans chaleur, ennuyeux et aux couleurs assez grisâtres, et de l’autre, un futur aux teintes “flashy” et aux décors totalement aseptisés.
Comme pour mieux marquer encore le contraste entre ces 2 timelines, le réalisateur utilise 2 formats d’images différents : le présent sera ainsi shooté en 1,85:1, et le futur en 2,00:1.

Mais plus que ce parallèle présent/futur, Colonel Panics va surtout créer la confusion chez le spectateur entre monde réel et monde virtuel. Dès le début du métrage des bugs parasitaires apparaitront dans l’image, nous faisant rapidement douter de ce qui nous est offert comme réalité. Kaito et son quotidien s’avéreront n’être qu’un simulacre, un présent qui n’est qu’illusion créé dans un futur où tout semble illusoire, généré par Level4, un jeu qui sert d’exutoire à Nagisa et ses pulsions. Les scènes dans le futur, nettement moins nombreuses à l’écran que celles dans le présent, sont comme une mise en abîme où les erreurs et les frustrations de l’humanité n’auront pas trouvé de solution : la technologie évolue mais les hommes restent toujours les mêmes. Un concept qui n’est guère nouveau dans le cinéma de science-fiction, qui est traité ici de manière parfois un peu confuse.

C’est le gros problème de Colonel Panics. Le métrage est trop riche, et finit par en devenir confus. Cho Jinseok n’a pas choisi la facilité pour sa première oeuvre et brasse tellement de thèmes qu’il finit par perdre son spectateur. Son choix de narration alternée donne trop souvent l’impression d’être elliptique et nuit à la lisibilité du/des propos de son scénario. C’est d’autant plus regrettable que le film aborde des sujets intéressants, avec une réelle liberté de ton, mais ils sont finalement traités de manière trop souvent superficielle. Peut-être le réalisateur voulait-il laisser une part à l’interprétation de son public ? Il aurait fallu alors lui donner des fondations suffisamment solides pour que cette interprétation tombe juste. En l’état, Colonel Panics est difficilement intelligible et son exégèse pourra s’en trouver faussée.

En témoignent par exemple de nombreux spectateurs ayant taxé Colonel Panics d’oeuvre misogyne alors que le but était d’au contraire dénoncer certains travers de la société japonaise. Cho Jinseok compose des scènes allant loin dans l’érotisation, la nudité ou la violence, et joue trop souvent la carte de la provocation sans pour autant donner de clés de lecture suffisantes pour que le spectateur le comprenne, amenant au passage son lot d’incompréhension. C’est là l’audace de son réalisateur et le sel de son oeuvre : un coréen qui, étranger au pays dans lequel il tourne et qui en partie le finance, ose dresser un portrait bien noir du Japon et sa société. Nationalisme, frustration, et isolement, la société japonaise semble selon Cho Jinseok conduire à une forme de normalisation et d’aliénation dont la seule échappatoire pour certains semble passer par la domination et la violence.

Nous sommes là face à une oeuvre imparfaite mais véritablement originale et transgressive. Absconse, crue, viscérale, et profondément désespérée, Colonel Panics nous montre toutes les qualités d’un réalisateur prometteur ayant une vraie démarche et une vraie réflexion sur l’humanité. Cependant nous y trouverons également tous les défauts du premier métrage d’un jeune loup qui ne maîtrise pas totalement son propos et qui veut trop en faire trop et trop bien faire.

Cho Jinseok signe un long-métrage tout aussi fascinant que répulsif, réussi sur un plan technique et artistique, avec un casting très investi, mais trop hermétique d’un point de vue narratif. Une oeuvre qui se nourrit de ses inspirations, puisant dans la subversivité d’un Kōji Wakamatsu, dans le pessimisme thématique d’un Shin’ya Tsukamoto, et dans la dystopie esthétisante d’un Blade Runner.

Pas totalement réussi, mais bien loin d’être raté, Colonel Panics est un objet filmique difficilement classable qui ne laisse pas indifférent.

Je remercie chaleureusement l’éditeur Spectrum Films pour m’avoir fait parvenir son édition Blu-ray + DVD (que vous pouvez commander sur leur site) qui m’a permis de réaliser cette review.

– Anthony Rct –

Colonel Panics
2016 – Japon, Australie – 89mn
Réalisation: Cho Jinseok
Genre(s): Science-fiction, Thriller, Cyberpunk
Acteur(s): Yusuke Miyawaki, Sasa Handa, Satomi Hiraguri

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