Certains films connaissent une vie et une destinée pour le moins étrange : presque oubliés, semblant perdus à jamais, dispersés en plusieurs bobines aux 4 vents, dont on entend le nom au hasard d’une conversation sur internet sans pouvoir trouver d’infos probante dessus.

Pour le film Opera Mortem la réalité rejoindrait presque la fiction tant son histoire fait penser à celle de l’épisode La Fin absolue du Monde de la série Masters of Horror. L’épisode nous faisait suivre un expert en raretés cinématographiques qui tentait de retrouver la trace d’un film réputé maudit, ayant provoqué des émeutes lors de son unique projection, et qui semblait perdu à jamais.
Opera Mortem a elle aussi la réputation d’être une oeuvre maudite, n’ayant connu qu’une seule projection dans les années 70 donnant lieu à quelques affrontements sanglants parmi les spectateurs, et semblait, depuis lors, avoir totalement disparue. 

Le hasard fait qu’un jour Giovanni Mele, un collectionneur, remporta lors d’une vente aux enchères une boîte contenant de vieille bobines 8mm, des VHS et des dessins. Parmi elles se trouvaient donc des morceaux de Opera Mortem. Intrigué, Giovanni commença donc sa petite enquête, qui finalement dura plusieurs mois, et parvînt à remonter la piste jusqu’a des membres de la famille ainsi que d’anciens collaborateurs du réalisateur. Il réussît même à obtenir les droits pour ce film, la famille semblant heureuse de s’en débarrasser, et ne voulant rien avoir à faire de près ou de loin avec cet héritage.

Difficile de démêler le vrai du faux concernant l’histoire de cette oeuvre tant tout semble tenir de la légende, du fantasme ou de l’exagération. Rarement un film n’aura été autant entouré de mystères, et il en va de même pour son créateur, David Fleas : mort pour certains, ayant changé d’identité et de pays pour d’autres, difficile (voir impossible) de savoir ce qu’il est advenu de lui.
Il était un homme aux multiples facettes, à la fois peintre, réalisateur, passionné de sciences occultes, et certainement sataniste…

Il aurait fallu apparement une 10aine d’années à Fleas pour réaliser cette oeuvre étrange, multipliant les supports de captation : du 8mm, de la VHS, du Hi-8.
Grâce à Giovanni Mele et à l’éditeur TetroVideo, Opera Mortem est désormais enfin visible dans une version restaurée et plus longue que celle que le réalisateur avait diffusée lors de son unique projection en salle. Plus longue mais peut-être encore incomplète : il serait possible que d’autres bobines du film subsistent quelque part dans le monde dans des collections privées. De quoi encore alimenter la légende autour de ce film…

Mais si la difficulté pour enfin voir cette oeuvre n’est plus, merci l’édition DVD, celle d’arriver à l’appréhender et à en délivrer une review reste, elle, intacte.
Difficile de se forger une opinion face à Opera Mortem, tant il est expérimental, voir hermétique. Giovanni Mele, épaulé par un expert en occultisme et un théologue, ont analysé le métrage, décelant un nombre important de symboles, de nombres, laissant penser à une sorte de code de rituel sataniste. Vue la réputation de Fleas, cela semblerait cohérent.

Opera Mortem se présente donc comme une suite de scènes, d’images, en noir et blanc, avec quelques passages dans des tons sépia. Point de scénario intelligible -hormis peut-être pour son réalisateur- il faut donc davantage ressentir cette oeuvre que tenter de vraiment la comprendre.
Fleas compose des scènes qui ont l’air de tableaux, tantôt oniriques, tantôt morbides. Les différents tableaux s’empilent donc sans réelle logique, sans véritables liens, jusqu’au générique de fin. Peut-être un délire fantasmatique de son auteur, Opera Mortem fait souvent penser à un trip glauque, dont l’ambiance se trouve renforcée par la musique dark ambientesque de Anthony Harris.

Nous sommes face à une oeuvre en avance sur son temps, indéniablement, mais dont les mises en garde d’avant métrage présentes sur le dvd (“film blasphématoire, obscène et sacrilège, contenant des scènes pouvant provoquer la nausée ou des crises de panique”) semblent quelque peu exagérées. Je ne doute pas que dans les années 70, un tel film pouvait provoquer cet effet, mais de nos jours l’ensemble semblera finalement plutôt “soft”.
Même si Opera Mortem est extrême dans son propos et dans ses thèmes, il ne l’est guère visuellement. La grande majorité des spectateurs, attirée par l’oeuvre maudite, ne sera pas choquée par ce qu’elle voit, mais risque finalement de s’ennuyer devant ce spectacle pour le moins déroutant. 

Un sentiment que certains ont déjà ressenti devant des films comme Begotten de E. Elias Merhige ou Flesh of the Void de James Quinn, qui sont les dignes rejetons d’Opera Mortem.
C’est là le propre du cinéma expérimental : dérouter son public, au risque de provoquer le rejet de certains. Ça n’a jamais été aussi vrai qu’avec le film de Fleas, où tout sera histoire de sensibilité et d’acceptation : être sensible aux paysages qu’il nous offre tout en acceptant de ne pas comprendre où le voyage nous mène.

La rédaction de cette review a été rendue possible grâce au site Sadique-master qui a réalisé une interview de Giovanni Mele (disponible ici) qui m’a servi de source d’informations sur le passé de David Fleas et la conception d’Opera Mortem.

– Anthony Rct –

Opera Mortem
1973 – Royaume-Uni – 71mn
Réalisation: David Fleas
Genre(s): Expérimental, Horreur
Acteur(s): Amber Toad, Roberta Gullock, Simone Oreille

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